L’intelligence artificielle : le dernier grand hold-up du capitalisme ?

Comment une technologie née du patrimoine intellectuel de l’humanité pourrait devenir le bien commun le plus précieux de notre histoire.

L’intelligence artificielle constitue probablement l’une des plus grandes révolutions technologiques de notre histoire. En quelques années, elle est passée du statut de curiosité scientifique à celui d’outil capable de transformer profondément notre manière de travailler, d’apprendre, de créer et de communiquer.

Mais derrière cette formidable avancée se cache un paradoxe économique et politique que nous semblons accepter avec une étonnante résignation.

Jamais une technologie n’aura autant bénéficié des connaissances accumulées collectivement par l’humanité, et jamais son exploitation n’aura été concentrée entre les mains d’un nombre aussi restreint d’entreprises.

OpenAI, Google, Microsoft, Meta, Anthropic et quelques autres se livrent aujourd’hui une compétition acharnée pour développer des systèmes toujours plus performants. Les investissements se chiffrent en dizaines, voire en centaines de milliards de dollars.

Et pourtant, une question fondamentale reste largement absente du débat public : à qui appartient réellement cette intelligence artificielle ?

À ceux qui financent son développement ? À ceux qui possèdent les infrastructures informatiques ? Ou, plus largement, à l’humanité tout entière, dont les connaissances constituent la matière première indispensable à son existence ?

La question mérite d’être posée. Car derrière elle se dessine peut-être un choix de civilisation.

Une intelligence née de siècles de connaissances collectives

Commençons par rappeler une évidence que les discours triomphants des géants technologiques ont parfois tendance à faire oublier.

L’intelligence artificielle n’est pas née spontanément dans les laboratoires de la Silicon Valley.

Elle est l’aboutissement de décennies de recherches scientifiques, elles-mêmes héritières de plusieurs siècles de découvertes mathématiques, philosophiques et technologiques.

Les fondements de l’informatique moderne, les réseaux de neurones artificiels, les méthodes statistiques et les algorithmes d’apprentissage automatique doivent énormément aux universités, aux laboratoires publics et aux institutions de recherche.

Ces travaux ont souvent été financés, directement ou indirectement, par la collectivité.

Il en va de même pour Internet, dont l’histoire est indissociable des investissements publics dans la recherche et les télécommunications.

Mais ce n’est pas tout.

Pour fonctionner, les grands modèles d’intelligence artificielle ont besoin d’immenses quantités de données : publications scientifiques, livres, encyclopédies, textes, images, programmes informatiques et autres productions intellectuelles.

Autrement dit, ils s’appuient sur une partie considérable des connaissances produites par des générations d’êtres humains.

Les ingénieurs qui développent ces modèles ont eux-mêmes bénéficié de systèmes éducatifs et universitaires, souvent largement financés par l’argent public.

Les centres de données utilisent des réseaux électriques, des infrastructures de communication, de l’eau et des ressources naturelles dont la disponibilité dépend d’investissements et de décisions collectives.

Bien entendu, les entreprises privées investissent elles aussi des sommes considérables. Elles prennent des risques financiers, rémunèrent des chercheurs et développent des technologies originales.

Il ne s’agit pas de nier leur contribution.

Mais il serait tout aussi absurde de prétendre que ces entreprises ont créé seules les conditions de leur réussite.

L’intelligence artificielle est, par essence, l’héritière d’un patrimoine intellectuel collectif.

Et c’est précisément là que commence le problème.

Socialiser les investissements, privatiser les bénéfices

Le capitalisme contemporain semble avoir perfectionné une vieille recette : faire supporter à la collectivité une partie des investissements nécessaires à la création de richesses, tout en réservant une grande partie des droits sur leur exploitation aux détenteurs du capital.

Ce mécanisme n’est évidemment pas propre à l’intelligence artificielle.

On le retrouve dans l’industrie pharmaceutique, où des recherches fondamentales financées publiquement peuvent déboucher sur des traitements commercialisés par des entreprises privées.

On l’observe également dans certains secteurs industriels, lorsque des groupes bénéficiant d’aides publiques importantes conservent l’essentiel des bénéfices économiques de leurs activités.

Le problème n’est pas nécessairement l’existence d’entreprises privées ni même la recherche du profit.

Il réside dans le déséquilibre entre la contribution de la collectivité et les bénéfices qu’elle retire de ses investissements.

L’intelligence artificielle risque de porter cette contradiction à un niveau inédit.

Car ce qui se trouve progressivement privatisé n’est plus simplement une technologie industrielle ou un procédé de fabrication.

C’est une capacité à exploiter, organiser et restituer une partie des connaissances humaines.

Les entreprises qui contrôlent ces systèmes disposent potentiellement d’un pouvoir considérable sur l’accès à l’information, la production intellectuelle, l’organisation du travail et, demain, une partie croissante des décisions économiques.

Et ce pouvoir pourrait se concentrer entre les mains d’un nombre toujours plus limité d’acteurs.

Nous risquons ainsi de voir émerger une économie dans laquelle l’humanité devra payer une rente permanente pour accéder à des capacités intellectuelles développées en grande partie grâce à son propre patrimoine de connaissances.

Une forme de privatisation de l’intelligence collective, en quelque sorte.

La compétition des IA : progrès ou gigantesque gaspillage ?

Observons maintenant la compétition à laquelle se livrent les grandes entreprises technologiques.

Chacune développe ses propres modèles, construit ou loue des infrastructures de calcul, mobilise des milliers de chercheurs et consomme des quantités considérables d’énergie.

Cette concurrence présente évidemment des avantages.

Elle stimule l’innovation, favorise la diversité des approches et peut empêcher qu’un seul acteur impose ses choix technologiques.

Mais elle produit également une duplication massive de certains efforts.

Plusieurs entreprises investissent simultanément des sommes colossales pour développer des systèmes capables d’accomplir des tâches largement similaires.

Elles se disputent les mêmes ressources informatiques, les mêmes composants électroniques et les mêmes compétences scientifiques.

Dans le même temps, les besoins énergétiques des centres de données augmentent, soulevant des questions environnementales et économiques de plus en plus importantes.

Il serait simpliste de considérer que tous ces investissements concurrents sont inutiles. La recherche progresse aussi grâce à la confrontation des méthodes et des idées.

Mais une question mérite néanmoins d’être posée :

L’humanité a-t-elle réellement besoin que chaque entreprise reconstruise, derrière ses propres barrières commerciales, une partie des mêmes capacités intellectuelles ?

Ne pourrait-on pas mutualiser une partie des connaissances, des infrastructures et des ressources nécessaires au développement de l’intelligence artificielle ?

Il ne s’agirait pas de supprimer toute concurrence.

Il s’agirait de distinguer ce qui relève de l’innovation concurrentielle de ce qui pourrait constituer une infrastructure commune.

Après tout, les entreprises qui développent des services sur Internet n’ont pas besoin de posséder chacune leur propre réseau mondial de télécommunications.

Elles utilisent des protocoles et des infrastructures interconnectées.

Pourquoi ne pas imaginer une organisation comparable pour certaines composantes fondamentales de l’intelligence artificielle ?

Et si l’intelligence artificielle devenait un bien commun ?

Imaginons un instant un autre modèle.

Un modèle dans lequel les connaissances scientifiques, historiques, techniques et culturelles librement partageables seraient organisées au sein d’un patrimoine numérique commun.

Une sorte de mémoire collective de l’humanité, accessible à tous les systèmes d’intelligence artificielle respectant des règles communes de transparence, de sécurité et de protection des données.

Cette mémoire ne serait la propriété exclusive d’aucune entreprise.

Elle pourrait être enrichie par les universités, les organismes de recherche, les institutions publiques, les associations et les citoyens.

Les États pourraient parallèlement mutualiser leurs investissements pour développer des infrastructures publiques de calcul et des modèles d’intelligence artificielle ouverts, indépendants des intérêts commerciaux.

Il ne s’agirait pas de créer une intelligence artificielle unique, censée détenir une vérité universelle.

Ce serait même dangereux.

La pluralité des modèles, des méthodes et des interprétations resterait indispensable au progrès scientifique comme au débat démocratique.

L’objectif serait de partager les fondations de l’intelligence artificielle, sans uniformiser les intelligences qui les utilisent.

Une telle organisation pourrait transformer profondément l’accès aux technologies.

Un médecin pourrait bénéficier d’une assistance diagnostique performante sans dépendre exclusivement d’un fournisseur commercial.

Un enseignant disposerait d’outils pédagogiques adaptés aux besoins de ses élèves.

Une petite commune pourrait utiliser des capacités d’analyse comparables à celles des grandes administrations.

Un chercheur travaillant dans un pays disposant de moyens limités pourrait accéder à des ressources scientifiques aujourd’hui réservées aux institutions les mieux financées.

L’intelligence artificielle deviendrait alors une infrastructure collective, au même titre que l’éducation publique ou certains réseaux essentiels.

Naturellement, cette mutualisation devrait respecter les droits des auteurs, la confidentialité des données personnelles et les impératifs de sécurité.

Mais ces difficultés, aussi importantes soient-elles, ne constituent pas des arguments suffisants pour renoncer à toute ambition collective.

Elles constituent précisément des problèmes que la puissance publique et les institutions démocratiques ont vocation à résoudre.

Un service public européen de l’intelligence artificielle ?

On pourrait objecter qu’un tel projet relève de l’utopie.

Pourtant, les États ont déjà démontré leur capacité à organiser collectivement des infrastructures essentielles.

L’électricité, les chemins de fer, les télécommunications, les systèmes de santé ou l’éducation ont fait l’objet, selon les pays et les époques, de différentes formes d’intervention publique.

Pourquoi l’intelligence artificielle devrait-elle échapper à cette réflexion ?

L’Europe pourrait constituer un premier espace pertinent pour développer une telle initiative.

Face à la domination technologique américaine et à la montée en puissance de la Chine, les pays européens disposent d’un intérêt stratégique évident à préserver leur autonomie.

Ils possèdent des universités, des laboratoires de recherche, des ingénieurs et des capacités industrielles considérables.

Ce qui leur manque parfois, c’est une véritable volonté politique de mutualiser durablement leurs moyens.

Imaginons une infrastructure européenne d’intelligence artificielle financée collectivement, gouvernée démocratiquement et accessible aux services publics, aux chercheurs, aux entreprises et aux citoyens.

Les entreprises privées pourraient continuer à développer des applications commerciales.

Mais elles ne disposeraient plus d’un monopole de fait sur les capacités fondamentales nécessaires à leur fonctionnement.

La puissance publique pourrait également conditionner certaines aides financières à des obligations de partage des résultats, d’interopérabilité ou de contribution aux infrastructures communes.

Ce serait une manière de rétablir un équilibre entre investissements collectifs et appropriation privée.

Et, surtout, cela permettrait de considérer l’intelligence artificielle non plus uniquement comme un marché à conquérir, mais comme un instrument de progrès collectif.

L’intelligence artificielle pourrait-elle rendre le capitalisme obsolète ?

Il faut maintenant pousser le raisonnement un peu plus loin.

Depuis la révolution industrielle, nos économies reposent largement sur un principe : les entreprises produisent des biens et des services, les salariés participent à cette production et perçoivent en contrepartie des revenus qui leur permettent de consommer.

Bien entendu, la réalité économique est plus complexe.

Mais le travail humain demeure, pour la majorité de la population, la principale source de revenus.

Or, l’intelligence artificielle pourrait profondément modifier cet équilibre.

Contrairement aux précédentes révolutions industrielles, qui ont principalement automatisé des tâches physiques ou répétitives, l’IA commence à prendre en charge certaines activités intellectuelles.

Rédaction, programmation, analyse de données, traduction, assistance juridique, recherche documentaire : les domaines concernés se multiplient.

Associée à la robotique, elle pourrait progressivement automatiser une partie croissante de la production de biens et de services.

Cela ne signifie pas que le travail humain disparaîtra.

L’histoire montre que les innovations technologiques détruisent certaines activités tout en permettant l’émergence de nouveaux métiers.

Mais rien ne garantit que les emplois créés compenseront systématiquement ceux qui disparaîtront, ni que les gains de productivité seront équitablement répartis.

Imaginons une économie capable de produire autant de richesses avec deux fois moins de travail humain.

Ce serait, en théorie, une formidable nouvelle.

Nous pourrions travailler moins, consacrer davantage de temps à nos proches, à la culture, à l’éducation, aux loisirs ou à la vie démocratique.

Mais dans une économie où les gains de productivité seraient principalement captés par les propriétaires des systèmes automatisés, le résultat pourrait être radicalement différent.

Une minorité accumulerait des richesses considérables tandis qu’une partie croissante de la population verrait ses revenus fragilisés.

Le paradoxe serait alors saisissant : nous aurions inventé des machines capables de nous libérer d’une partie du travail, mais nous les utiliserions pour accroître la précarité de ceux qui en seraient privés.

Cette contradiction pourrait devenir l’un des grands défis économiques du XXIᵉ siècle.

Elle pose une question que les sociétés industrielles ont longtemps évitée : pourquoi les gains de productivité devraient-ils bénéficier prioritairement aux détenteurs du capital plutôt qu’à l’ensemble de la collectivité ?

La réduction du temps de travail, le renforcement des services publics, de nouvelles formes de redistribution ou la propriété collective de certaines infrastructures pourraient constituer autant de réponses.

Le capitalisme ne disparaîtra pas nécessairement sous l’effet de l’intelligence artificielle.

Il a démontré, au cours de son histoire, une remarquable capacité d’adaptation.

Mais l’IA pourrait rendre certaines de ses contradictions de plus en plus difficiles à justifier.

Et nous obliger à repenser profondément la manière dont nous produisons et répartissons les richesses.

Attention à ne pas remplacer un monopole privé par un monopole d’État

Une précision me paraît essentielle.

Défendre une intelligence artificielle considérée comme un bien commun ne signifie pas souhaiter qu’un gouvernement contrôle l’ensemble des connaissances et des systèmes d’IA.

Ce serait même une perspective particulièrement inquiétante.

Une intelligence artificielle centralisée, contrôlée par un pouvoir politique sans contre-pouvoirs, pourrait devenir un instrument redoutable de surveillance, de censure et de manipulation.

L’histoire nous a suffisamment montré les dangers des systèmes qui prétendent détenir une vérité officielle.

La mutualisation des connaissances doit donc s’accompagner d’une gouvernance démocratique exigeante.

Elle devrait associer des chercheurs, des institutions publiques indépendantes, des représentants de la société civile et des citoyens.

Les modèles devraient pouvoir être audités, leurs décisions contestées et leurs limites rendues publiques.

La diversité des approches scientifiques et philosophiques devrait être préservée.

Les données personnelles devraient bénéficier de garanties particulièrement strictes.

Libérer l’intelligence artificielle de la domination des intérêts privés n’aurait aucun sens si cela revenait à la placer sous la domination exclusive des pouvoirs politiques.

La véritable ambition devrait être de construire un patrimoine commun, accessible, pluraliste et démocratiquement gouverné.

Un système dans lequel personne, ni entreprise ni gouvernement, ne pourrait s’arroger le monopole de l’intelligence collective.

La véritable question : à qui doit appartenir le progrès ?

Nous arrivons peut-être à un moment particulier de notre histoire.

Pour la première fois, l’humanité développe des technologies capables d’accomplir une partie des tâches intellectuelles qui constituaient jusqu’ici l’une de ses spécificités.

Les possibilités sont vertigineuses.

L’intelligence artificielle pourrait accélérer la recherche médicale, améliorer l’éducation, faciliter la transition énergétique, optimiser l’utilisation des ressources naturelles et contribuer à résoudre des problèmes scientifiques d’une extraordinaire complexité.

Elle pourrait également permettre de réduire considérablement le temps consacré aux tâches répétitives ou pénibles.

Mais rien ne garantit que ces progrès bénéficieront spontanément à tous.

L’histoire des révolutions industrielles nous enseigne que les avancées technologiques ne produisent pas automatiquement le progrès social.

Celui-ci dépend aussi des rapports de force, des institutions et des décisions politiques.

Nous pouvons laisser quelques grandes entreprises déterminer, au gré de leurs intérêts commerciaux, les conditions d’accès aux capacités intellectuelles de demain.

Nous pouvons accepter que l’exploitation de connaissances accumulées collectivement devienne une source supplémentaire de concentration des richesses.

Ou nous pouvons choisir une autre voie.

Celle d’une intelligence artificielle dont les infrastructures fondamentales seraient progressivement mutualisées, dont les connaissances partageables constitueraient un patrimoine commun et dont les gains de productivité bénéficieraient à l’ensemble de la société.

Il ne s’agirait pas de nier l’apport des entreprises privées ni de supprimer toute concurrence.

Il s’agirait simplement de reconnaître que certaines avancées technologiques sont trop importantes pour que leur avenir dépende exclusivement des intérêts de leurs propriétaires.

L’intelligence artificielle pourrait devenir l’un des plus puissants instruments d’émancipation jamais créés par l’humanité.

Elle pourrait aussi devenir l’un des plus formidables outils de concentration du pouvoir économique et politique.

Entre ces deux perspectives, il n’existe aucune fatalité technologique. Il n’existe que des choix politiques.

Et peut-être est-il temps de poser une question qui devrait désormais occuper une place centrale dans le débat démocratique :

Puisque l’intelligence artificielle est née des connaissances accumulées par l’humanité, pourquoi l’humanité ne serait-elle pas la première à bénéficier de ses progrès ?

Car, au fond, la question n’est peut-être pas de savoir si l’intelligence artificielle finira un jour par dépasser l’intelligence humaine.

La véritable question est de savoir si l’humanité sera suffisamment intelligente pour ne pas se laisser déposséder de sa propre création.

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